Bitchat, la messagerie sans Internet lancée par Jack Dorsey, occupait le 23 octobre 2026 au matin la 2e place des applications gratuites de l’App Store français, selon le Journal du Coin. Elle mène la catégorie Réseaux sociaux. Les manifestations du 17 octobre et une panne nationale d’Orange le 21 octobre ont dopé les installations.

Au classement général, seule l’application Claude devançait Bitchat ce vendredi-là, vers 7 heures. ChatGPT pointait deux places derrière. Dans la catégorie Réseaux sociaux, Bitchat passait devant Telegram, Signal, Threads et Discord. La veille, le jeudi 22 octobre, France 24 la classait déjà en tête de cette catégorie. Sur Google Play, la version Android affiche plus d’un million de téléchargements, tous pays confondus.

Pourquoi Bitchat grimpe en France

Deux événements expliquent la hausse des téléchargements. Les manifestations contre la vie chère du samedi 17 octobre ont tourné aux pillages dans plusieurs villes. Des appels à installer Bitchat ont alors circulé sur les réseaux sociaux.

Le mercredi 21 octobre, une panne nationale a ensuite touché Orange et Sosh. D’après le site iGeneration, elle a duré de 11h20 à 21 heures environ. Pendant ces heures sans réseau mobile, une messagerie qui se passe d’opérateur a trouvé un argument concret.

Comment fonctionne la messagerie sans Internet de Bitchat

Bitchat repose sur un réseau maillé en Bluetooth. Chaque téléphone joue à la fois le rôle de client et de relais. Un message saute d’appareil en appareil jusqu’à son destinataire, sans passer par un opérateur. Selon le livre blanc du protocole publié sur le dépôt officiel, un message peut franchir jusqu’à 7 sauts.

L’application ne demande ni compte ni numéro de téléphone. Aucun serveur central n’existe, donc aucun serveur ne peut être éteint. Le site officiel de Bitchat résume ce choix : « Les applications de messagerie traditionnelles dépendent d’une infrastructure centralisée qui peut être surveillée, censurée ou désactivée. » Il cite les manifestations parmi ses cas d’usage.

Jack Dorsey, cofondateur de Twitter et patron de Block, a lancé l’application en juillet 2025. Quand Internet est disponible, Bitchat peut aussi passer par Nostr, un protocole décentralisé très prisé de la communauté Bitcoin. Selon le livre blanc, les messages privés n’empruntent cette voie qu’entre contacts favoris mutuels. Son code est publié dans le domaine public sur GitHub.

Quelles limites de portée et de sécurité ?

Le maillage a une contrepartie directe : il ne fonctionne que si d’autres téléphones équipés se trouvent à proximité. La portée se limite à quelques dizaines de mètres par appareil. Dans une foule où peu de gens ont installé Bitchat, le message ne trouve pas de relais immédiat. Le livre blanc prévoit alors une livraison différée : le message chiffré est confié à trois téléphones voisins au plus, qui le remettent s’ils croisent le destinataire dans les 24 heures. Ces porteurs ne peuvent pas le lire.

Tous les échanges ne sont pas protégés de la même façon. Le tableau distingue ce que les sources établissent pour chaque usage.

FonctionCe qui est établiLimite
Messages privésChiffrés de bout en bout (protocole Noise sur le maillage)Pas d’audit de sécurité externe annoncé au lancement ; messages en attente sans confidentialité persistante
Canal publicVisible par les utilisateurs à portéeLisible par tous, sans confidentialité
Relais BluetoothFonctionne sans Internet ni opérateurQuelques dizaines de mètres par appareil
Mode NostrPrend le relais quand Internet est disponibleDépend alors d’une connexion
Identité sur le maillageIdentifiant d’appareil stable, pseudonyme diffusé en clairUn récepteur à portée peut suivre un appareil d’un lieu à l’autre
Mode paniqueEfface clés d’identité, favoris, messages en attente et historique public en trois appuis sur le logoImages et notes vocales reçues stockées sans chiffrement propre à l’application

Le point le plus sensible reste l’audit. Jack Dorsey avait reconnu au lancement que l’application n’avait pas encore subi d’audit de sécurité externe. Le chiffrement des messages privés est donc annoncé, mais n’avait pas été vérifié par un tiers à ce moment-là. Le README et le livre blanc du dépôt officiel, consultés le 24 octobre 2026, ne mentionnent pas d’audit externe.

Le livre blanc précise la portée de ce chiffrement. Pendant une session en direct entre deux téléphones, le protocole Noise assure la confidentialité persistante : une clé volée plus tard ne permet pas de relire les échanges passés. Les messages mis en attente pour un destinataire absent et ceux qui passent par Nostr n’ont pas cette protection.

Le même document signale une autre faiblesse, plus directe pour un manifestant : les métadonnées, qu’il qualifie de « partie la plus faible » de sa conception. Sur le maillage, chaque téléphone se présente sous un identifiant qui ne change pas, et ses annonces diffusent en clair son pseudonyme et ses clés publiques. Une personne qui écoute les ondes à portée peut donc recenser les participants et suivre un appareil d’un lieu à l’autre, sans lire les messages. Les développeurs rangent une identité tournante parmi les travaux futurs, sans date.

Couper les réseaux sociaux n’arrêterait pas Bitchat

Le débat sur une suspension des réseaux sociaux s’est ouvert au Sénat le 21 octobre 2026. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a jugé que les réseaux utilisés pour organiser les pillages devenaient « une véritable problématique », selon Frandroid. Il a rappelé que le Conseil d’État n’interdit pas une suspension en principe, mais sous des conditions très strictes.

Un précédent existe. La France avait suspendu TikTok en Nouvelle-Calédonie en mai 2024. Le Conseil d’État a jugé la mesure illégale le 1er avril 2025, faute de durée limitée. Le lundi 19 octobre 2026, Gabriel Attal plaidait sur RTL pour un « blocage temporaire ciblé » dans les zones touchées. Aucune décision n’était prise au 23 octobre.

D’autres pays ont visé Bitchat directement. L’Inde a ordonné à Apple de retirer l’application de son App Store le 3 octobre, selon TechCrunch, et elle n’y était plus disponible sur Google Play non plus. La Chine avait obtenu son retrait en avril. Un retrait des boutiques bloque seulement les nouveaux téléchargements : une application déjà installée continue de relayer les messages. Le dépôt GitHub de Bitchat indique lui-même avoir été visé par des demandes de retrait. Il recommande d’installer l’application depuis l’App Store ou de la compiler à partir d’un code vérifié, car une copie obtenue ailleurs ne peut pas être contrôlée.

Bitchat et les messageries chiffrées : quel usage en Suisse ?

Les sources consultées ne décrivent aucun usage de Bitchat en Suisse. Les limites techniques valent pourtant partout : portée courte, besoin d’une foule équipée, canal public lisible, appareils repérables à portée radio et absence d’audit externe annoncée au lancement.

Bitchat ne répond donc pas au même besoin que Signal ou Telegram, ses voisins au classement français. L’application se conçoit pour les moments où l’infrastructure manque : coupure de réseau, panne d’opérateur ou rassemblement dense. Pour un utilisateur suisse qui cherche une messagerie chiffrée au quotidien, le critère clé reste le même : savoir quels échanges sont chiffrés et qui l’a vérifié.

Ce qu’on ne sait pas encore

  • Si un audit de sécurité externe a été mené depuis le lancement de juillet 2025 : ni la dépêche ni la documentation du dépôt officiel ne le mentionnent.
  • Si le gouvernement français décidera une suspension des réseaux sociaux, et sous quelle forme.
  • Combien de personnes utilisent réellement Bitchat en France, au-delà des classements et du compteur de Google Play.
  • Si l’engouement tiendra après l’acte II annoncé pour le samedi 24 octobre 2026 par le mouvement parti du 17 octobre.

Sources