Le laboratoire d'intelligence artificielle (IA) lausannois Giotto lance Solo et Alto, deux modèles de raisonnement développés en Suisse et pensés comme une IA souveraine. Selon ICTjournal, qui rapporte l'annonce le 28 octobre 2026, ils doivent tourner sur des infrastructures européennes ou directement chez l'utilisateur. La start-up affirme ainsi proposer une IA qui ne dépend pas du cloud américain.

Ce que Giotto annonce avec Solo et Alto

Les deux modèles se distinguent d'abord par le matériel qu'ils demandent. Giotto Solo est conçu pour fonctionner sur un seul processeur graphique (GPU, pour graphics processing unit). Giotto Alto vise les tâches de raisonnement plus exigeantes et les usages professionnels : il tourne sur huit GPU Nvidia B300.

Cette gamme prolonge deux étapes antérieures, selon ICTjournal. Giotto avait présenté en mai son approche d'« IA portable », puis ouvert en juillet une version cloud gratuite de son IA.

L'accès grand public est large. Le lancement comprend un service de conversation gratuit et anonyme, utilisable sans créer de compte, ainsi que des applications pour iOS et Android. Alto est mis gratuitement à disposition sur le cloud partagé de Giotto, et une interface de programmation (API) est proposée aux développeurs.

Comment Giotto déploie son IA souveraine

La souveraineté revendiquée par Giotto repose sur le choix du lieu d'exécution. Selon ICTjournal, Solo et Alto peuvent être utilisés de trois façons :

  • par un cloud partagé, hébergé et exploité en Europe ;
  • par un cloud dédié et isolé, dans des centres de données partenaires situés en Suisse ou ailleurs en Europe ;
  • sur site, sur du matériel compatible, d'une station de travail à un seul GPU pour Solo jusqu'à des racks de serveurs multi-GPU pour Alto.

Giotto affirme que ses services cloud sont alignés sur les exigences du règlement général sur la protection des données (RGPD) de l'Union européenne. Il assure aussi qu'ils ne dépendent pas d'infrastructures cloud américaines. Ce sont des déclarations de l'entreprise, que l'article ne détaille pas.

Aldo Podestà, directeur général et cofondateur de Giotto, résume la position du laboratoire dans le communiqué : « L'Europe doit proposer davantage qu'un autre drapeau sur la même dépendance. La souveraineté doit appartenir aux personnes et aux organisations qui utilisent l'IA, et pas seulement aux entreprises qui la développent. »

Quelle méthode derrière ces modèles de raisonnement ?

Giotto mise sur le « test-time compute », a expliqué Aldo Podestà dans un entretien accordé au magazine Bilan. Cette approche alloue davantage de calcul au moment où le modèle répond, plutôt que d'entraîner des modèles toujours plus grands.

L'objectif affiché est l'efficacité. Giotto dit avoir conçu ses modèles pour réduire les besoins en calcul, en énergie et en infrastructure. C'est ce qui rendrait possible une exécution sur une seule carte graphique pour Solo.

Il faut distinguer ici le fait et la promesse. La configuration matérielle est un fait annoncé : un GPU pour Solo, huit pour Alto. La réduction de consommation reste une affirmation de l'entreprise, sans chiffre publié dans les sources consultées.

Ce qui est mesuré, et ce qui ne l'est pas encore

L'article d'ICTjournal ne cite aucun résultat de test comparatif. On ne connaît donc ni la qualité des réponses de Solo et Alto, ni leur rang face à d'autres modèles.

Plusieurs données utiles à une entreprise manquent aussi : la taille des modèles, leurs données d'entraînement, leur licence, ou encore le prix de l'API et du cloud dédié. Les centres de données partenaires en Suisse ne sont pas nommés.

Giotto face à Apertus et aux modèles américains

Giotto n'est pas seul à défendre une IA conçue en Suisse. L'École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) et l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) ont lancé la Swiss AI Initiative. Selon la NZZ, citée dans notre article sur les spécialistes de l'IA en Suisse, cette initiative soutient notamment Apertus, un modèle d'IA ouvert.

Les deux démarches n'ont pas la même nature. Apertus vient d'une initiative des hautes écoles, Giotto d'une start-up qui vend aussi un service. Aucune source consultée ne compare leurs performances.

Face aux géants américains, l'argument est celui du contrôle. Andreas Krause, directeur de l'ETH AI Center, le formulait à la NZZ : « Lorsque nos meilleurs cerveaux travaillent pour des groupes américains, le contrôle de la technologie se trouve, en fin de compte, aux Etats-Unis. »

D'autres acteurs suisses visent la même demande. Le groupe informatique Elca propose une plateforme d'IA souveraine, où données et modèles restent sous le contrôle du client, comme le rappelait notre article sur Elca et Beyond Civic.

OffrePorteurMatériel indiquéLieu d'exécution selon les sources
Giotto SoloGiotto, start-up lausannoiseUn seul GPUCloud européen, cloud dédié en Suisse ou en Europe, ou sur site
Giotto AltoGiotto, start-up lausannoiseHuit GPU Nvidia B300Mêmes options ; gratuit sur le cloud partagé
ApertusSwiss AI Initiative (EPFZ et EPFL)Non préciséNon précisé ; modèle ouvert selon la NZZ
Sovereign AI PlatformElca, groupe informatique suisseNon préciséDonnées et modèles sous le contrôle du client

Ce que ça change pour une entreprise suisse

Le lieu de traitement des données est la première question pour une entreprise suisse. Dans notre guide de l'IA pour PME, Cyril Louis, directeur général de la société de conseil Mavericx, rappelle qu'un agent d'IA peut dépendre de plusieurs modèles et services externes. Tous ne sont pas exploités en Suisse.

Le droit suisse s'applique quel que soit le modèle. Le Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence (PFPDT) a rappelé le 24 septembre 2025 que la loi sur la protection des données (nLPD) vaut directement pour l'IA. Notre page sur la régulation de l'IA en Suisse détaille ce cadre.

Notre analyse : Giotto invoque le RGPD européen, pas la nLPD. Une entreprise suisse devra vérifier elle-même ce point avant de confier des données personnelles au cloud partagé ou dédié.

L'option sur site répond le plus directement à la question de la résidence des données. Elle suppose toutefois du matériel : une station à un GPU pour Solo, des serveurs à huit GPU Nvidia B300 pour Alto. Les sources ne chiffrent pas cet investissement.

Avant tout essai, quelques précautions restent valables :

  • savoir où les données sont traitées, à quelles fins elles peuvent être réutilisées et qui peut y accéder, comme le recommande l'expert Alexandre Buga dans le magazine PME ;
  • ne pas introduire sans précaution d'informations confidentielles dans une IA, selon l'avertissement de l'Office fédéral de la cybersécurité (OFCS) du 16 octobre 2026 ;
  • réserver le service gratuit et anonyme aux usages sans données sensibles, tant que ses conditions ne sont pas connues.

La demande existe côté public. Selon le DigitalBarometer 2026, 76 % des personnes interrogées font passer la protection des données avant le confort. Un label « Made in Switzerland » renforce la confiance de 83 % d'entre elles dans un service numérique, contre 53 % pour un label européen.

Le cadre légal pourrait encore évoluer. Selon le portail PME du Secrétariat d'État à l'économie (SECO), la Suisse a signé la convention IA du Conseil de l'Europe. Un avant-projet de réglementation doit être élaboré d'ici début 2027.

Ce qu'on ne sait pas encore

  • Les résultats de Solo et Alto à des tests reconnus, et leur écart avec Apertus ou les modèles américains.
  • La consommation réelle de calcul et d'énergie, que Giotto dit réduite.
  • Le prix de l'API, du cloud dédié et des licences sur site.
  • Le nom des centres de données partenaires en Suisse.
  • La licence des modèles et l'origine des données d'entraînement.
  • La conformité à la nLPD, au-delà de l'alignement sur le RGPD revendiqué.

Sources