La tokenisation d'actifs transforme un actif bien réel, comme une action, une part de fonds ou un dépôt bancaire, en jeton inscrit sur une blockchain. En Suisse, l'Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (FINMA) applique le droit existant depuis son guide de février 2018. Elle juge chaque jeton selon sa fonction : celui qui représente une action ou une obligation est une valeur mobilière. Les banques y voient une tendance de fond, mais peu d'entre elles proposent déjà des actifs tokenisés.

Cette page fait partie de notre dossier blockchain et tokenisation. Elle donne la vue d'ensemble : le principe, les actifs concernés, le cadre suisse et ses limites.

Qu'est-ce que la tokenisation d'actifs ?

Tokeniser un actif, c'est le représenter sur une blockchain sous la forme d'un jeton. On parle aussi d'actifs du monde réel, ou RWA (real world assets), pour désigner ce qui existe hors de la blockchain. La catégorie est large : bons du Trésor, crédit privé, actions, parts de fonds ou dépôts bancaires.

Le jeton ne remplace pas l'actif sous-jacent. Il en est une représentation, dont la valeur dépend de cet actif et de l'entité qui l'émet et le conserve. Un fonds tokenisé garde ainsi ses caractéristiques juridiques : conditions d'accès, restrictions de transfert et droits des détenteurs restent déterminants.

Quels actifs tokenisés existent déjà ?

Les fonds monétaires et le crédit sont déjà tokenisés. Selon Castle Labs, BlackRock a porté son fonds monétaire BUIDL sur Solana via Securitize. Franklin Templeton y fait tourner BENJI, et Apollo y a listé son fonds de crédit ACRED. Notre analyse de la tokenisation sur Solana détaille ces chiffres et leurs limites.

Les actions tokenisées progressent aussi. La gamme xStocks de Backed Finance a démarré avec une soixantaine de titres et de fonds indiciels cotés (ETF) américains. Aux États-Unis, des plateformes d'actions tokenisées attendent de pouvoir opérer sous un régime d'exemption de la Securities and Exchange Commission (SEC).

Les dépôts bancaires entrent à leur tour sur la blockchain. J.P. Morgan a rendu disponible JPM Coin, son jeton de dépôt en dollars, sur Ethereum pour ses clients institutionnels. Ce jeton reste une créance sur la banque, ce qui le distingue d'un stablecoin, comme l'explique notre article sur JPM Coin et Citi Research.

Comment un actif devient-il un jeton ?

Un actif tokenisé repose sur trois maillons. Il y a l'émetteur du jeton, l'entité qui conserve l'actif sous-jacent, et le réseau sur lequel le jeton circule. Le détenteur dépend de chacun d'eux.

  • Le réseau : Ethereum reste le principal, avec 16,6 milliards de dollars d'actifs tokenisés selon Castle Labs. Solana en compte 4,3 milliards, contre environ 700 millions douze mois plus tôt.
  • Le lien avec l'actif : le cadre américain des actions tokenisées ne couvre que des actions réellement inscrites sur la blockchain, pas des produits synthétiques.
  • L'accord de l'émetteur : dans ce même cadre, les sociétés disposent de 30 jours pour s'opposer à la tokenisation de leurs titres.

Une fois créé, le jeton peut servir à autre chose qu'à circuler. Citi Research voit dans le protocole Aave un outil pour emprunter en apportant un actif tokenisé en garantie. Une baisse de valeur de la garantie peut alors entraîner sa liquidation.

Quel cadre pour la tokenisation en Suisse ?

La FINMA applique à la tokenisation le droit des marchés financiers en vigueur. Dans son guide pratique sur les ICO du 16 février 2018, elle se fonde sur la fonction économique et la transmissibilité des jetons. Elle y distingue trois types de jetons, avec des formes mixtes possibles.

  • Jetons de paiement : des cryptomonnaies pures, soumises aux règles contre le blanchiment d'argent, mais pas des valeurs mobilières.
  • Jetons d'utilité : ils donnent accès à un usage ou à un service numériques.
  • Jetons d'investissement : ils représentent des parts dans des valeurs réelles, des entreprises, des revenus, ou un droit à des dividendes ou à des intérêts.

Un actif tokenisé qui représente une part d'entreprise, une créance ou un droit à des revenus entre dans cette troisième catégorie. Pour la FINMA, un jeton d'investissement équivaut économiquement à une action, une obligation ou un dérivé. Elle le traite comme une valeur mobilière, avec en règle générale une obligation de prospectus selon le Code des obligations.

La lutte contre le blanchiment d'argent s'applique aussi. Selon la page Fintech de la FINMA, la mise à disposition de wallets et le négoce de monnaies virtuelles relèvent de la loi sur le blanchiment d'argent (LBA). Toute personne soumise à la LBA doit s'affilier à un organisme d'autorégulation (OAR).

Les activités les plus lourdes exigent une autorisation. La FINMA cite notamment les banques, les maisons de titres, les bourses et les systèmes multilatéraux de négociation. Elle prévoit aussi une autorisation propre aux systèmes de négociation fondés sur la technologie des registres distribués (TRD).

En 2018, la FINMA relevait une incertitude de droit civil sur la transmission des droits liés aux jetons. Elle jugeait la clarté du droit civil « déterminante » pour l'établissement durable de la blockchain en Suisse.

Où en sont les banques suisses ?

Les institutions financières suisses attendent beaucoup de la tokenisation, mais en proposent peu. La Swiss Blockchain Survey 2026 de l'Université de Saint-Gall a interrogé 25 établissements de Suisse et du Liechtenstein au troisième trimestre 2026. Notre compte rendu de la Swiss Blockchain Survey 2026 en donne le détail.

Type d'actif tokeniséOffertPlanifié
Tous actifs tokenisés12 %24 %
Actions ou parts de fonds8 %12 %
Autres actifs ou droits4 %8 %
Immobilier ou actifs réels8 %non signalé
Instruments de dette8 %non signalé

Les freins sont surtout commerciaux. 63 % des répondants citent un manque de priorité stratégique ou de modèle d'affaires, 58 % un faible intérêt des clients. Les exigences réglementaires ou de conformité viennent ensuite, citées par 46 %.

Les stratégies diffèrent selon le type de banque. Les grandes banques universelles comme UBS ont privilégié la tokenisation : obligations tokenisées, produits structurés et fonds du marché monétaire. Les banques de détail ont plutôt commencé par le négoce et la garde de cryptomonnaies.

Que montre l'exemple américain des actions tokenisées ?

L'exemple américain montre qu'une liste de candidats n'est pas une autorisation. Il relève de la seule SEC et ne s'applique pas en Suisse. La SEC a adopté son Innovation Exemption le 17 septembre 2026, et sa liste de plateformes d'actions tokenisées est à jour au 21 octobre 2026.

  • TSV LLC a déposé sa notice le 23 septembre 2026, sans dirigeants ni actionnaires connus dans les sources publiques consultées par le Journal du Coin.
  • OKXICE TSV, détenue à parts égales par OKX et Intercontinental Exchange, maison mère du NYSE, a suivi le 4 octobre.
  • Kephas Corporation, sous le nom de Perpetuals.com, s'est inscrite le 14 octobre.

Figurer sur cette liste ne signifie pas remplir les conditions, précise la SEC. Une plateforme doit publier sa notice au moins 30 jours avant d'opérer. Le cadre dure cinq ans. Il plafonne les volumes à 0,25 % du volume quotidien moyen d'une action au premier palier, puis à 2,5 % au second.

Chiffres clés

  • 3 types de jetons distingués par la FINMA : paiement, utilité, investissement (guide du 16 février 2018).
  • 12 % des 25 institutions sondées proposent des actifs tokenisés, 24 % le planifient (troisième trimestre 2026).
  • 52 % voient l'adoption institutionnelle des fonds tokenisés comme une grande tendance à trois à cinq ans.
  • 32 % citent la tokenisation d'actifs illiquides.
  • 4,3 milliards de dollars d'actifs tokenisés sur Solana, 16,6 milliards sur Ethereum, selon Castle Labs.
  • 3 plateformes candidates à l'Innovation Exemption de la SEC au 21 octobre 2026.

Que faut-il vérifier avant d'acheter un actif tokenisé ?

Un épargnant qui achète un jeton dépend de son émetteur, du dépositaire de l'actif et du réseau. Il doit donc savoir qui émet le jeton, qui conserve l'actif et quels droits il obtient réellement.

Le statut du prestataire se vérifie sur le site de la FINMA, qui publie la liste des entreprises autorisées et une liste d'alertes. Une capitalisation en hausse ne dit rien de la performance future d'un actif tokenisé. Ces informations ne constituent pas une recommandation d'investissement.

Une PME qui veut tokeniser des parts ou des créances doit d'abord vérifier son assujettissement. La FINMA renseigne les entreprises à l'adresse fintech@finma.ch. Pour ouvrir un compte, l'Association suisse des banquiers a publié le 21 septembre 2018 un guide pratique destiné aux sociétés blockchain.

Ce qu'on ne sait pas encore

Plusieurs points restent ouverts dans les sources consultées pour cette page.

  • Le cadre légal précis des systèmes de négociation fondés sur la TRD et la liste des plateformes suisses autorisées n'y figurent pas.
  • La demande réelle et la rentabilité des offres tokenisées restent à démontrer, selon la Swiss Blockchain Survey 2026.
  • Les montants mesurés par Castle Labs portent sur la valeur des actifs, pas sur leur usage ni sur le nombre de détenteurs.
  • Aucune des trois plateformes candidates aux États-Unis n'a encore reçu le droit d'opérer.

Sources