La Suisse occupe le sixième rang sur quinze places financières dans le premier « SBF Global Benchmark Report 2026 » de la Swiss Blockchain Federation (SBF), l'association qui défend la branche blockchain suisse auprès de la politique et des autorités. Présenté le 3 novembre 2026 à Zurich, ce classement relance le débat sur l'avenir de la place blockchain suisse et de la Crypto Valley. Selon sa propre analyse de sensibilité, la Suisse se situe entre le quatrième et le huitième rang suivant la pondération retenue.
Ce que mesure le classement de la Swiss Blockchain Federation
Le rapport, intitulé « Infrastructure First », compare quinze places sur onze critères, selon le Crypto Valley Journal (cvj.ch) du 3 novembre 2026. Il évalue l'infrastructure réglementée pour les titres, obligations et fonds tokenisés, c'est-à-dire représentés par des jetons numériques. D'après finews.ch, la SBF l'a réalisé avec le soutien d'AMINA Bank, banque suisse active dans les cryptoactifs, et de MME, cabinet zurichois d'avocats et de conseil fiscal.
Le classement ne mesure pas l'accueil réservé au bitcoin. Le site bitcoinnews.ch, qui dit avoir reçu les 35 pages du rapport, souligne que la fiscalité en est volontairement exclue. Les notes par critère sont des jugements d'experts fondés sur des sources publiques arrêtées à juin 2026, et non des mesures : la SBF l'écrit elle-même, selon ce site. 2clics n'a pas eu accès au rapport complet, que la SBF propose sur son site ; les chiffres détaillés viennent des médias qui l'ont lu.
La pondération pèse lourd. Trois critères comptent chacun pour 15 % : le rythme de mise en œuvre, la taille et la liquidité du marché, ainsi que l'intelligence artificielle (IA) combinée à la blockchain et aux talents. Ensemble, ils font 45 % de la note. Les trois points forts suisses, l'infrastructure de technologie des registres distribués (DLT), la clarté réglementaire et la sécurité juridique des transferts (legal finality), ne pèsent que 25 %, relève le cvj.ch.
Le classement des quinze places financières
| Rang | Place financière | Points sur 100 |
|---|---|---|
| 1 | États-Unis | 85,00 |
| 2 | Singapour | 83,25 |
| 3 | Royaume-Uni | 80,00 |
| 4 | Allemagne | 76,88 |
| 5 | Japon | 76,38 |
| 6 | Suisse | 75,62 |
| 7 | Luxembourg | 75,50 |
| 8 | France | 74,12 |
| 14 | Liechtenstein | 64,25 |
| 15 | Îles Caïmans | 50,25 |
Le milieu du classement est très serré. Entre l'Allemagne, quatrième, et la France, huitième, l'écart n'est que de 2,76 points, selon bitcoinnews.ch. Le Luxembourg suit la Suisse à 0,12 point. Le rapport répartit aussi les places en trois groupes : « Leading » dès 82 points, « Advanced » de 76 à 82 et « Developing » sous 76. Avec 75,62 points, la Suisse reste juste sous le seuil du groupe « Advanced », note le cvj.ch.
Un sixième rang qui dépend de la pondération
La SBF a testé la solidité de son résultat. Selon bitcoinnews.ch, elle a calculé plus de 2000 variantes en déplaçant chaque poids de 3 points de pourcentage au plus. La Suisse finit toujours entre le quatrième et le huitième rang, et au sixième dans 54 % des cas.
Le site a refait ses propres calculs à partir des notes publiées. Avec le même poids pour les onze critères, la Suisse obtiendrait 79,77 points et le quatrième rang. Une note de 8,5 sur le rythme de mise en œuvre, celle de l'Allemagne, la porterait à 79,38 points et au quatrième rang aussi. Ces chiffres sont ceux de bitcoinnews.ch, pas du rapport.
Le même site rappelle l'origine de la méthode. Sa première version vient de l'équipe de recherche d'AMINA Bank, qui soutient le rapport et dont le directeur général, Franz Bergmüller, signe une préface. Il relève aussi des imprécisions dans le texte : la taille du marché suisse, notée 5,0, y est dite la plus faible, alors que le Liechtenstein (3,0) et les îles Caïmans (4,0) sont plus bas.
Points forts et retards de la Suisse
La Suisse obtient la meilleure note des quinze places dans trois critères, selon le cvj.ch. Elle est au niveau des meilleures dans trois autres. Elle décroche nettement là où le modèle pèse le plus.
- Infrastructure DLT : 9,5 sur 10, meilleure note du classement.
- Clarté réglementaire et sécurité juridique des transferts : 9,0 chacune, meilleures notes.
- Banque et garde (custody), lutte contre le blanchiment : 8,5 ; stabilité géopolitique : 9,0.
- Rythme de mise en œuvre : 6,0, contre 9,0 aux États-Unis.
- Taille et liquidité du marché : 5,0, contre 10,0 aux États-Unis.
- IA, blockchain et talents : 7,75, contre 9,0 aux États-Unis.
La SBF attribue cette avance juridique à un cadre posé tôt. La loi sur la technologie des registres distribués (loi TRD) est entièrement en vigueur depuis août 2021. L'Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (FINMA) avait accordé dès 2019 ses premières autorisations pour des actifs numériques, rappelle le cvj.ch. Dans une tribune sur finews.ch, Marcel Hostettler, avocat du cabinet Allegra LAW, range parmi les atouts difficiles à copier les fonctions numériques de règlement et de garde reprises par SIX, l'opérateur de la Bourse suisse, ainsi que BX Digital, des banques spécialisées et des hautes écoles.
Les critiques visent la durée des procédures de la FINMA
Le rapport désigne trois retards : le rythme de mise en œuvre, un marché peu profond et mal relié à l'étranger, et le passage de l'IA à des applications à grande échelle. Selon finews.ch, il reproche aux longues procédures de la FINMA de « freiner la transformation de la clarté juridique en nouveaux modèles d'affaires ».
Lors de la présentation, Andreas Glarner, associé de MME, a cité des cas tirés de sa pratique, rapporte finews.ch. Des décisions anticipées (rulings) prendraient parfois deux ou trois ans. Certains requérants attendraient une licence fintech depuis trois ans. Ces durées sont ses déclarations ; finews.ch ne rapporte aucune réponse de la FINMA.
La SBF en tire cinq demandes, qui restent les revendications d'une association de la branche :
- que la FINMA inscrive l'innovation comme objectif stratégique et rende ses procédures de licence plus claires, plus rapides et plus prévisibles ;
- un cadre praticable pour les stablecoins en francs et les autres formes de monnaie numérique ;
- un meilleur accès aux marchés étrangers, par exemple en développant l'accord avec le Royaume-Uni sur les services financiers numériques ;
- des liens avec les plateformes internationales de négociation, de garde et de règlement ;
- une mise sur le marché plus rapide des technologies et des talents.
L'association affirme ne pas viser une surveillance plus faible, selon le cvj.ch. Elle conseille à la Suisse de ne copier ni New York, ni Londres, ni Singapour, mais de se positionner comme place neutre et fiable pour les actifs numériques institutionnels. Le volet monétaire rejoint deux dossiers suivis par 2clics : les exigences des banquiers pour un stablecoin suisse en francs et le lancement du stablecoin CHF de Safirum.
Une lecture contradictoire : moins de lamentations, plus d'affaires
Dans une tribune publiée par finews.ch le 6 novembre 2026, Marcel Hostettler, avocat, fondateur et associé gérant du cabinet Allegra LAW (Zurich et Vaduz), conteste l'idée d'un déclin. Il a travaillé à la FINMA et siège au Regulatory Board de SIX Exchange Regulation. Son cabinet a conseillé SIX Digital Exchange (SDX) et BX Digital dans leurs démarches d'autorisation, précise-t-il.
Pour lui, un classement « n'est pas une loi de la nature ». Il s'appuie sur la fourchette du quatrième au huitième rang : la Suisse reste dans le groupe de tête élargi, mais n'est plus d'office parmi les trois premiers. Le problème serait moins le socle que son exploitation commerciale. Il parle d'un « écart de conversion » entre la solidité réglementaire et des applications à grande échelle.
Il juge la critique de la FINMA fondée, mais pas comme explication unique. Des procédures qui durent des années peuvent condamner économiquement un bon modèle d'affaires, écrit-il. La FINMA ne peut toutefois ni créer un marché mondial, ni financer des projets pilotes à la place des banques et des entreprises. Il rappelle que l'innovation était un objectif stratégique propre de la FINMA de 2021 à 2024. Dans la stratégie 2025-2028, elle n'a plus de titre à elle, mais reste inscrite dans une surveillance neutre sur le plan technologique et orientée sur les risques.
Le marché suisse est petit, note-t-il, et c'est un fait structurel, pas une faute de la surveillance. Sa réponse passe par des structures internationales, par exemple en combinant le droit suisse avec l'accès au marché de l'Espace économique européen (EEE) via le Liechtenstein. Il voit des débouchés dans la garde, la tokenisation et le règlement, notamment pour le financement du négoce de matières premières.
Ce que le rapport ajoute au constat de Bitcoin Suisse
Le classement suit de peu un autre signal. Selon une dépêche de Keystone-ATS du 2 novembre 2026, reprise par 2clics, Bitcoin Suisse juge la place crypto suisse en déclin. Son directeur général, Andrej Majcen, a dit à l'agence AWP que la Suisse ne figure plus parmi les pays de tête du classement interne de l'entreprise zougoise. Bitcoin Suisse supprime 60 de ses 120 postes en Suisse.
Les deux diagnostics se rejoignent sur la lenteur, mais ne portent pas sur le même objet. La SBF évalue l'infrastructure des titres tokenisés et de la monnaie numérique, avec une méthode publiée. Bitcoin Suisse n'a publié ni la méthode ni les pays de tête de son classement. Pour l'histoire et les chiffres de l'écosystème zougois, voir notre page sur la Crypto Valley Zoug.
Pour un client en Suisse, le rang ne dit rien de la possibilité d'acheter, de détenir ou de déclarer du bitcoin, observe bitcoinnews.ch. Selon le rapport cité par ce site, plus de 40 banques suisses proposent des services crypto, dont au moins 8 des services avancés comme la garde, le staking ou la tokenisation. Parmi elles figurent AMINA, Sygnum, Julius Bär, UBS, Swissquote, PostFinance et la Banque cantonale de Zurich.
Ce qu'on ne sait pas encore
- Le calendrier des nouvelles licences : la SBF attend au premier semestre 2027 les messages du Conseil fédéral sur la révision de la loi sur les établissements financiers (LEFin) et de la loi sur l'infrastructure des marchés financiers (LIMF), selon le cvj.ch ; les projets sont encore entre les mains du gouvernement.
- Les suites de l'audition du Secrétariat d'État aux questions financières internationales (SIF) sur l'« optimisation de la réglementation des marchés financiers », prévue le 17 novembre 2026.
- Une réaction de la FINMA aux durées de procédure citées lors de la présentation : finews.ch n'en rapporte aucune.
Nos articles sur la place sont réunis dans notre rubrique Crypto Valley.
Sources
- finews.ch : « Swiss Blockchain Federation: So kann die Schweiz bei der Finanzinfrastruktur mithalten », 3 novembre 2026
- cvj.ch : « Schweiz auf Rang 6 in Benchmark der digitalen Finanzplätze der Zukunft », 3 novembre 2026
- bitcoinnews.ch : « SBF-Benchmark im Volltext: Was der Report über die Schweiz verrät », 6 novembre 2026
- finews.ch, tribune de Marcel Hostettler : « Der Schweizer Blockchain-Standort braucht weniger Lamento und mehr Geschäft », 6 novembre 2026
