L'Association suisse des banquiers (ASB), l'organisation faîtière des banques en Suisse, a présenté le 29 octobre 2026 à Zurich un document d'approfondissement sur un stablecoin en francs. Elle demande un cadre qui permette d'émettre ce stablecoin suisse depuis la Suisse, directement sous licence bancaire. Car un émetteur régulé en Allemagne propose déjà un jeton lié au franc depuis février 2026.

Le document a été présenté par Martin Hess, chef économiste de l'ASB, et Natalie Graf, juriste senior de l'association, selon le compte rendu de finews.ch du 29 octobre 2026. Un stablecoin en francs serait un jeton numérique sur blockchain, dont la valeur est liée au franc et couverte par des réserves.

Que demande l'Association suisse des banquiers ?

L'ASB vise l'avant-projet de révision de la loi sur les établissements financiers (LEFin), par lequel le Conseil fédéral veut créer un régime propre aux stablecoins. Elle salue la démarche, mais réclame plusieurs changements, déjà défendus lors de la consultation en février.

  • Émettre sous la licence bancaire existante. L'avant-projet obligerait une banque à créer une filiale distincte, autorisée comme établissement de moyens de paiement. Natalie Graf juge ce point particulièrement critiquable. « La régulation doit aussi fonctionner dans la pratique », insiste l'association.
  • Des réserves plus souples. Le marché suisse des capitaux offre peu de placements à court terme très liquides. Selon l'ASB, cela pourrait entraver des modèles d'affaires viables.
  • Des règles antiblanchiment coordonnées au niveau international. La pratique suisse exige en principe l'identification de tous les détenteurs, par l'émetteur ou un intermédiaire surveillé. L'avant-projet prévoit une solution davantage fondée sur les risques.

Le but affiché tient en trois points. Les autorités suisses surveilleraient directement les émetteurs. Les droits des détenteurs s'exerceraient plus facilement. La valeur ajoutée et le savoir-faire technologique resteraient dans le pays.

Pourquoi l'association veut aller vite

Pour l'ASB, la concurrence a déjà pris position. Allunity, une société régulée en Allemagne, a lancé en février 2026 un stablecoin lié au franc suisse, baptisé CHFAU. « Le point de non-retour est atteint », a déclaré Martin Hess, selon finews.ch : les stablecoins ne disparaîtront plus.

La question, selon lui, porte désormais sur le lieu d'émission. « Nous pensons qu'il y aura à l'avenir un stablecoin en francs suisses », a-t-il affirmé. Reste à savoir si la place financière l'émettra elle-même ou laissera ce marché à des acteurs étrangers.

Le marché mondial reste presque entièrement libellé en dollars. Le Conseil de stabilité financière (FSB), qui coordonne les régulateurs financiers du G20, l'évaluait à 300 milliards de dollars à la mi-2026, adossés à 99 % au dollar, comme l'a rapporté 2clics.com le 25 octobre 2026. L'USDT de Tether et l'USDC de Circle totalisaient à eux seuls 255 milliards de dollars au 21 octobre 2026, selon le site de données DefiLlama.

États-Unis, Union européenne, Suisse : où en sont les règles ?

L'ASB constate que l'Union européenne et les États-Unis disposent déjà de bases légales spécifiques, alors que la Suisse y travaille encore. Les articles publiés par 2clics.com en octobre 2026 permettent de situer chaque cadre.

JuridictionCadreÉtat au 29 octobre 2026
États-UnisGENIUS Act, signé le 18 juillet 2025Première règle définitive publiée le 21 octobre 2026 par l'Office of the Comptroller of the Currency (OCC), le régulateur bancaire fédéral. Mise en conformité exigée d'ici au 18 janvier 2027. L'émetteur ne peut pas verser d'intérêts.
Union européenneRèglement MiCA sur les marchés de cryptoactifsAgrément délivré par une autorité nationale, puis passeport vers les pays de l'Espace économique européen, dont la Suisse ne fait pas partie.
SuissePas de régime propre aux stablecoinsPratique de la FINMA au cas par cas depuis le 11 septembre 2019. Révision de la LEFin au stade de l'avant-projet.

Que permet déjà la loi suisse ?

Faute de loi spécifique, l'Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (FINMA) applique le droit existant. Sa doctrine figure dans un complément à son guide sur les levées de fonds en jetons, publié le 11 septembre 2019. Elle juge un jeton selon sa fonction économique, avec le principe « same risks, same rules ».

Selon les actifs de couverture et les droits du détenteur, un stablecoin peut relever de la loi sur le blanchiment d'argent, de la loi sur les banques ou de la loi sur l'infrastructure des marchés financiers (LIMF). En 2019, la FINMA avait pris l'exemple du projet Libra, basé à Genève. Il aurait exigé une autorisation de système de paiement, avec des exigences sur les fonds propres, les liquidités et la gestion des réserves.

La licence Fintech, autre voie existante, a ses limites. Elle plafonne les dépôts du public à 100 millions de francs, qui ne peuvent être ni investis ni rémunérés.

Sur le terrain, les essais ont commencé. UBS, PostFinance, Sygnum, Raiffeisen, la Banque cantonale de Zurich et la Banque Cantonale Vaudoise testent des usages avec SIX, l'opérateur de l'infrastructure boursière suisse, l'application de paiement Twint et la société Swiss Stablecoin. Selon l'ASB, cette « sandbox » fonctionne depuis septembre dans un environnement numérique protégé. Ses résultats sont attendus en décembre.

L'intérêt de la branche dépasse encore l'offre. Selon la Swiss Blockchain Survey 2026 de l'Université de Saint-Gall, 80 % des 25 institutions de Suisse et du Liechtenstein sondées voient les stablecoins et les monnaies numériques de banque centrale comme la grande tendance des trois à cinq prochaines années. Seules 20 % proposaient déjà des services de stablecoins ou de règlement. Et 46 % citaient les exigences réglementaires parmi les obstacles.

Quels risques l'ASB chiffre-t-elle elle-même ?

L'association ne présente pas le stablecoin comme sans danger. Si des clients transfèrent de gros montants de leurs comptes vers des stablecoins, les banques pourraient peiner à refinancer crédits et hypothèques. Or les banques suisses dépendent fortement des dépôts de leur clientèle.

Pour mesurer l'enjeu, le document distingue trois ordres de grandeur d'émission :

  • jusqu'à 500 millions de francs, les structures de surveillance actuelles devraient suffire ;
  • au-delà de 5 milliards de francs, un stablecoin pourrait devenir un élément important de l'infrastructure financière ;
  • vers 20 milliards de francs, une intégration institutionnelle complète serait nécessaire.

Ce sont des estimations de l'ASB, pas des seuils fixés par la loi. L'association relève aussi un risque propre au franc, valeur refuge : en temps de crise, la demande de stablecoins en francs pourrait bondir. Elle évoque enfin un « run », quand de nombreux détenteurs exigent en même temps leur remboursement et mettent les réserves de l'émetteur sous pression.

Le centre de recherches conjoncturelles KOF de l'ETH Zurich s'est lui aussi penché sur l'avenir du franc face aux stablecoins et dépôts tokenisés.

Qui gagnerait de l'argent avec un stablecoin en francs ?

Selon l'ASB, l'émission elle-même rapporterait peu, vu le bas niveau des taux en Suisse. Le contraste avec le dollar est net. Tether et Circle placent leurs réserves en grande partie en bons du Trésor américain, ce qui leur rapporte plusieurs milliards de dollars d'intérêts par an, selon un article de 2clics.com du 22 octobre 2026.

En Suisse, le taux directeur de la Banque nationale suisse (BNS) s'élevait à 0 % au 21 octobre 2026. Le SARON, taux des prêts garantis d'une nuit entre banques, valait −0,05 % le 20 octobre 2026. Des réserves placées à court terme en francs rapportent donc peu.

Les revenus attendus par les banques viendraient plutôt des commissions : transactions, conservation, change et conversion d'argent classique en monnaie numérique. Pour une entreprise utilisatrice, ce sont autant de frais à comparer avec ceux des paiements actuels.

À quoi un stablecoin servirait-il à une entreprise suisse ?

L'ASB cite d'abord les paiements transfrontaliers, qui pourraient se passer de plusieurs banques correspondantes intermédiaires. Les groupes internationaux pourraient aussi gérer leurs liquidités plus efficacement. Autre piste : des paiements le long d'une chaîne d'approvisionnement, déclenchés automatiquement par des contrats intelligents (smart contracts).

La banque privée suisse Maerki Baumann voit les mêmes usages du côté des entreprises. « Les stablecoins gagnent en importance pour les entreprises, en particulier dans le trafic des paiements et la gestion des liquidités », déclare Marcel Spalinger, responsable Tech Banking de la banque, cité par finews.ch le 29 octobre 2026.

La banque met surtout en avant les questions à régler avant tout usage, qui en dessinent les limites :

  • comment acquérir des stablecoins et les conserver en sécurité ;
  • quel avantage réel ils offrent face aux solutions de paiement existantes ;
  • quelles exigences comptables, fiscales et réglementaires s'appliquent ;
  • comment les intégrer aux processus de paiement déjà en place.

Ces usages portent sur des stablecoins liés à des monnaies comme le dollar. Pour une entreprise qui compte en francs, le seul jeton lié au franc cité par l'ASB vient d'une société régulée en Allemagne.

L'équipe Tech Banking de la banque, sous la marque Archip by Maerki Baumann, en débattra lors d'un atelier le 19 novembre 2026, de 15 h 15 à 16 h 45, au Hallenstadion de Zurich. L'atelier s'inscrit dans le Digital Economy Award et vise les directeurs financiers et les responsables de trésorerie. La participation est gratuite.

Ce qu'on ne sait pas encore

  • Le calendrier de la révision de la LEFin : les sources ne disent pas quand le Conseil fédéral soumettra un projet au Parlement.
  • Si les banques obtiendront le droit d'émettre sous leur licence actuelle, et si les règles sur les réserves seront assouplies.
  • Les résultats de la sandbox des banques, attendus en décembre.
  • Le volume en circulation du CHFAU d'Allunity, que la source ne donne pas.
  • Le détail du document de l'ASB : seul le compte rendu de presse a été consulté.

Cet article ne constitue pas un conseil en placement.

Sources

  • finews.ch, « Franken-Stablecoin: Bankiervereinigung macht Druck », 29 octobre 2026.
  • finews.ch, « Stablecoins: Privatbank zeigt, was Unternehmen jetzt wissen müssen », 29 octobre 2026.
  • 2clics.com, « Stablecoins : le Conseil de stabilité financière dépend de données privées », 25 octobre 2026.
  • 2clics.com, « Stablecoins : 891 milliards transférés, première règle du GENIUS Act », 22 octobre 2026.
  • 2clics.com, « Autorisation FINMA crypto : quelle licence pour quelle activité ? », 23 octobre 2026.
  • 2clics.com, « BingX obtient sa licence MiCA en Autriche et vise 29 pays de l'EEE », 16 octobre 2026.
  • 2clics.com, « Taux directeur et épargne : comment il pèse sur les intérêts », 25 octobre 2026.