La Banque centrale européenne (BCE) a maintenu son taux de dépôt à 2,5 % le 29 octobre 2026, à Francfort. Le même jour, elle a annoncé que sa présidente, Christine Lagarde, quittera ses fonctions le 7 février 2027, près de neuf mois avant la fin de son mandat. Pour la paire euro franc suisse, deux leviers restent ouverts : l'écart de taux avec la Banque nationale suisse (BNS), dont le taux directeur est à 0 %, et les inquiétudes sur la dette française.

Une décision de taux attendue, un risque énergétique assumé

Le statu quo était prévu. Le matin de la réunion, l'agence AWP, relayée par Allnews, rapportait que le consensus des économistes tablait sur un taux de dépôt inchangé à 2,5 %. Ce niveau fait suite à deux relèvements décidés en 2026 pour contenir l'inflation, alimentée surtout par la hausse des prix de l'énergie liée aux tensions au Moyen-Orient.

Le communiqué de décision justifie la prudence par l'énergie. « Les prix de l'énergie ont continué d'augmenter, faisant peser des risques à la hausse sur les perspectives d'inflation et des risques à la baisse sur les perspectives de croissance », écrit la BCE. Elle note aussi que « les conditions de financement se sont durcies » depuis septembre, ce qui devrait « peser sur l'inflation et la croissance ».

La conjoncture plaide elle aussi pour l'attente. L'indice PMI de la zone euro, publié par S&P Global, a reculé de 53,1 points en septembre à 51,9 en octobre 2026, son plus bas niveau en quatre mois. Holger Schmieding, économiste de la banque allemande Berenberg, citait aussi le détroit d'Ormuz, dont la situation pourrait évoluer après les élections américaines de mi-mandat du 3 novembre. « La BCE pourrait préférer attendre d'y voir plus clair », estimait-il avant la réunion.

La Réserve fédérale américaine (Fed) avait fait le même choix la veille, en maintenant ses taux après un relèvement en septembre. Pour la suite, la plupart des économistes cités par AWP tablent sur une dernière hausse de la BCE en décembre, quand elle disposera de nouvelles prévisions de croissance et d'inflation. Il s'agit d'une prévision, pas d'une décision.

Christine Lagarde partira le 7 février 2027

L'annonce du départ a éclipsé la décision de taux. Selon le communiqué de la BCE, cité par Allnews, Christine Lagarde a informé le Conseil des gouverneurs et António Costa, président du Conseil européen, de sa décision. Son mandat de huit ans courait jusqu'à fin octobre 2027, rappelle le site financier finews.ch.

Ancienne ministre française des Finances, Christine Lagarde, 70 ans, dirige la BCE depuis novembre 2019, après avoir été à la tête du Fonds monétaire international (FMI). Son mandat a traversé la pandémie de Covid-19, puis la flambée des prix de l'énergie provoquée par la guerre en Ukraine.

Le calendrier a une portée politique, selon les deux médias. Un départ en février permet au président français Emmanuel Macron de participer au choix du successeur avant l'élection présidentielle française du printemps 2027. Selon AWP, les sondages placent Marine Le Pen parmi les favorites. D'après finews.ch, le Financial Times rapportait dès février 2026 que Christine Lagarde voulait partir avant ce scrutin, par crainte qu'une victoire de la droite eurosceptique ne complique sa succession. En septembre, elle avait elle-même évoqué un départ « quelques mois » plus tôt.

Sa prochaine étape n'est pas connue. Elle a écarté fin septembre une candidature à l'Élysée et figure parmi les noms cités pour diriger le Forum économique mondial (WEF) de Davos.

Qui choisira le successeur de Christine Lagarde ?

La nomination revient au Conseil européen, selon la procédure prévue par les traités de l'Union européenne. D'après finews.ch, ce sont les chefs d'Etat et de gouvernement des 21 pays de la zone euro qui tranchent. Plusieurs noms circulent depuis des mois :

  • Klaas Knot, ancien gouverneur de la banque centrale des Pays-Bas ;
  • Pablo Hernández de Cos, ancien gouverneur de la Banque d'Espagne, aujourd'hui à la tête de la Banque des règlements internationaux (BRI) ;
  • Joachim Nagel, président de la Deutsche Bundesbank, la banque centrale allemande, cité par finews.ch ;
  • Isabel Schnabel, membre du directoire de la BCE, qui avait fait part de son intérêt mais rejoindra le FMI à Washington début janvier 2027, selon finews.ch.

La succession se jouera en même temps que d'autres changements. Selon AWP, plusieurs postes clés de la BCE doivent être renouvelés, dont celui du chef économiste Philip Lane.

La dette française, l'autre dossier de Francfort

Les taux d'emprunt de l'Etat français évoluent à des niveaux inédits depuis plus de vingt ans. Ils ont franchi le seuil de 5 % la semaine précédant la réunion, une première depuis 2002, selon AWP. Ils sont ensuite revenus à 4,94 % le 28 octobre, puis à 4,92 % le 29 octobre.

L'écart avec l'Allemagne se mesure différemment selon la source. AWP le situe au-delà de 1,5 point de pourcentage à dix ans, un niveau inédit depuis l'automne 2011. L'agence Keystone-ATS l'estimait le 22 octobre à un peu moins de 1,7 point, au plus haut depuis 15 ans. Les deux relevés, pris à des dates différentes, décrivent la même tendance.

Pour la BCE, cette hausse agit comme un resserrement supplémentaire, car elle renchérit le crédit des ménages et des entreprises. Elle nourrit aussi la crainte d'une contagion à d'autres pays de la zone euro. La BCE dispose pour cela de l'Instrument de protection de la transmission (TPI), créé en 2022 et jamais utilisé, qui permet en théorie des achats massifs d'obligations d'Etat. Son activation paraît éloignée, selon AWP. « Les moyens d'enrayer l'envolée des taux de rendement sur la dette française doivent être d'abord trouvés en France », a récemment martelé Christine Lagarde.

Les économistes doutent d'un redressement rapide. Michel Martinez, chef économiste Europe de Société Générale CIB, estime que stabiliser la dette française « nécessiterait un excédent primaire d'environ 2 à 2,5 % du PIB, contre un déficit primaire proche de 2,8 % actuellement ». Pour Oliver Rakau, économiste d'Oxford Economics, la BCE « cherchera à en dire le moins possible » afin de ne pas attiser les inquiétudes des marchés.

Euro franc suisse : un écart de taux de 2,5 points avec la BNS

Le premier canal vers la Suisse passe par l'écart de taux. La BCE rémunère les dépôts à 2,5 %, alors que le taux directeur BNS a été maintenu à 0 % le 24 septembre 2026. Le site de la Banque nationale l'affichait toujours à 0,00 % le 21 octobre.

RepèreBCE (zone euro)BNS (Suisse)
Taux de référenceTaux de dépôt : 2,5 % (29 octobre 2026)Taux directeur : 0 % (24 septembre 2026)
Mouvements en 2026Deux relèvements, puis maintienMaintien le 24 septembre 2026
Prochaine décisionDécembre 2026 : dernière hausse attendue par la plupart des économistes10 décembre 2026 : avis partagés
Inflation citéeRisques à la hausse liés à l'énergiePrévision BNS : 0,7 % en 2026, 0,8 % en 2027

Cet écart a d'abord pesé sur le franc. Selon Keystone-ATS, la légère faiblesse du franc quelques semaines avant le 22 octobre tenait surtout à ce différentiel : la BNS gardait son taux à zéro grâce à une inflation basse, tandis que la BCE et la Fed relevaient les leurs. Début octobre 2026, un euro valait près de 0,95 franc.

Les doutes sur la France ont ensuite inversé le mouvement. Le 19 octobre, l'euro reculait face au dollar de 0,28 % à la mi-journée, pénalisé par les tensions françaises. La BNS affichait 0,9253 franc pour un euro le 21 octobre. Le lendemain, l'euro est repassé sous 0,92 franc, au plus haut du franc depuis début juillet, comme le détaillait notre article sur le franc suisse valeur refuge. Aucune de nos sources ne donne le cours du 29 octobre, ni la réaction de la paire à l'annonce de la BCE.

Ce que cela change pour les exportateurs suisses

Un franc plus fort réduit la valeur, une fois convertie en francs, des ventes réalisées en euros. Le fabricant d'arômes et de parfums Givaudan l'a montré sur les neuf premiers mois de 2026 : les effets de change ont pesé de 4 %, soit 234 millions de francs, sur un chiffre d'affaires de 5,89 milliards.

Le commerce extérieur résistait jusqu'ici. Selon l'Office fédéral de la douane et de la sécurité des frontières (OFDF), les exportations suisses ont progressé de 1,5 % en septembre 2026, à 23,2 milliards de francs. Mais la France pèse sur certaines branches : avec l'Italie, elle forme la deuxième destination de l'horlogerie suisse, selon Jean-Philippe Bertschy, analyste de la banque Vontobel.

Les banques suisses divergent sur l'ampleur du mouvement à venir. La banque Valiant juge raisonnable de s'attendre à de nouveaux afflux vers le franc. L'Union Bancaire Privée (UBP) voit dans la paire euro-franc un baromètre des risques de la zone euro et juge possible, à moyen terme, un cours d'un peu moins de 0,90 franc. Ce sont des projections de banques, pas des constats.

La BNS garde ses options ouvertes. Le 24 septembre 2026, elle se disait prête à intervenir sur le marché des changes si nécessaire, sans juger utile de renforcer cette disposition, selon la synthèse de ses discussions publiée le 22 octobre. Son prochain rendez-vous, l'évaluation trimestrielle de la BNS, est fixé au 10 décembre 2026.

Les lectures de cette échéance divergent. Les économistes de Raiffeisen jugent qu'une hausse des taux BNS pourrait venir dès cette date. L'expert financier Dirk Renkert, cité par Keystone-SDA, estime au contraire que la BNS ne devrait pas être « particulièrement pressée de relever ses taux ». Un relèvement suisse réduirait l'écart avec la BCE, une hausse de la BCE en décembre l'élargirait. Les décisions de la Banque nationale sont suivies dans notre rubrique BNS et taux.

Ce qu'on ne sait pas encore

  • Le nom du successeur de Christine Lagarde et la date de sa nomination par le Conseil européen.
  • La décision de la BCE en décembre : la hausse attendue reste une prévision d'économistes.
  • La décision de la BNS du 10 décembre 2026, sur laquelle les avis divergent.
  • La réaction de l'euro face au franc à l'annonce du 29 octobre : nos sources ne donnent aucun cours ce jour-là.
  • Une éventuelle intervention de la BNS sur le marché des changes depuis le 24 septembre : aucune source ne la précise.
  • L'effet chiffré du franc fort d'octobre sur les PME exportatrices, qui n'est pas encore mesuré.

Sources