Un franc suisse fort tient d'abord à son rôle de valeur refuge et à une inflation plus basse en Suisse qu'à l'étranger, selon la Banque nationale suisse (BNS), la banque centrale du pays. L'appréciation du franc renchérit les exportations suisses, mais fait baisser les prix des importations. La BNS l'encadre par son taux directeur, à 0 % depuis juin 2025, et, au besoin, par des interventions sur le marché des changes.

Pourquoi le franc suisse s'apprécie-t-il ?

Le premier moteur est la fuite vers la sécurité. « En période d'incertitude, le franc joue le rôle de valeur refuge », a rappelé Martin Schlegel, président de la Direction générale de la BNS, devant l'assemblée des actionnaires du 24 avril 2026. Les pressions à la hausse s'étaient accentuées au début de 2026, puis avec l'escalade du conflit au Moyen-Orient.

Le deuxième moteur est l'écart d'inflation. Depuis 2020, le franc s'est nettement apprécié en termes nominaux, selon le même exposé. Mais les prix ont moins augmenté en Suisse qu'à l'étranger. Le franc fort compense donc pour l'essentiel cet écart de renchérissement.

Le troisième facteur joue en sens inverse : les taux d'intérêt. Selon Martin Schlegel, des taux suisses bas par rapport à l'étranger rendent le franc moins attrayant et réduisent la pression à la hausse. En septembre 2026, le franc s'était ainsi légèrement affaibli, surtout à cause de l'écart avec la Banque centrale européenne (BCE) et la Réserve fédérale américaine (Fed), qui avaient relevé leurs taux, selon l'agence Keystone-ATS citée dans notre article franc suisse et interventions de la BNS.

Reste la balance des transactions courantes. Selon le communiqué de la BNS du 24 mars 2026, la Suisse a dégagé un excédent courant de 62 milliards de francs en 2025, en recul de 15 milliards sur un an, surtout à cause du négoce d'or non monétaire. Sa position extérieure nette atteignait 966 milliards de francs à fin 2025 : le pays détient bien plus d'avoirs à l'étranger qu'il n'y a d'engagements. Le communiqué ne relie pas lui-même ces chiffres au cours du franc.

Franc fort nominal ou réel : quelle différence ?

Le cours nominal est celui qu'affichent les banques, par exemple 0,9253 franc pour un euro le 21 octobre 2026 selon la BNS. Plus ce chiffre baisse, plus le franc est fort. Le cours réel tient compte en plus de l'écart d'inflation avec l'étranger.

Cette distinction change la lecture. Selon Martin Schlegel, la valeur du franc a globalement peu varié en termes réels face à l'euro et au dollar depuis 2020, malgré quelques fluctuations. Un franc fort à l'écran ne signifie donc pas une perte de compétitivité de même ampleur.

Quels effets pour les exportateurs ?

Pour une entreprise exportatrice, l'effet le plus visible passe par la conversion. Un franc qui monte réduit la valeur en francs des ventes réalisées en euros ou en dollars. Givaudan, groupe suisse d'arômes et de parfums, l'a montré sur les neuf premiers mois de 2026 : les effets de change ont pesé de 4 %, soit 234 millions de francs, sur un chiffre d'affaires de 5,89 milliards. Sa croissance de 5,2 % tombait à 2,6 % une fois exprimée en francs.

L'effet sur l'ensemble de l'économie peut être lourd. Après l'abandon du cours plancher, Fritz Zurbrügg, alors membre de la Direction générale de la BNS, prévenait le 26 mars 2015 que la fermeté du franc allait « considérablement freiner la croissance suisse » cette année-là. Martin Schlegel le dit aussi en avril 2026 : l'appréciation du franc freine la croissance économique.

Le commerce extérieur ne réagit pourtant pas au seul change. Selon l'Office fédéral de la douane et de la sécurité des frontières (OFDF), les exportations ont progressé de 2,6 % au troisième trimestre 2026, à 75,0 milliards de francs. Or, sur ce trimestre, le franc s'était plutôt affaibli : selon finews.ch, ce recul a pesé lourd dans les gains de change de la BNS à fin septembre.

Que change un franc fort pour les prix et le pouvoir d'achat ?

Un franc fort agit comme un frein à l'inflation importée. « L'appréciation du franc atténue l'inflation. Elle fait baisser les prix des importations », résumait Martin Schlegel le 24 avril 2026.

Les statistiques récentes vont dans le même sens. Selon l'Office fédéral de la statistique (OFS), l'indice des prix à la production et à l'importation se situait à 100,7 points en septembre 2026 (base décembre 2025 = 100). Il gagnait 0,3 % sur un mois, surtout à cause des produits pétroliers, mais reculait de 0,2 % sur un an.

Le renchérissement à la consommation est, lui, reparti à la hausse sous l'effet de l'énergie : 0,6 % en mai 2026, 0,8 % en août, puis 1,5 % en octobre. Il reste dans la plage de 0 à 2 % que la BNS assimile à la stabilité des prix. L'effet du taux directeur sur l'épargne fait l'objet d'une page à part.

Comment la BNS agit-elle sur le franc ?

La BNS dispose de deux leviers, décrits dans sa stratégie de politique monétaire appliquée depuis 2000 : le niveau des taux d'intérêt et le cours du franc. Son principal repère est la prévision d'inflation conditionnelle. Elle envisage de resserrer sa politique si l'inflation menace de dépasser durablement 2 %, et de l'assouplir si elle menace d'être durablement trop faible.

Le premier levier est le taux directeur BNS, revu lors de quatre examens par an. Il se transmet au marché monétaire, comme le montre le taux SARON et son calcul, à -0,05 % le 20 octobre 2026.

Le second levier est l'intervention sur le marché des changes. Selon un exposé de Martin Schlegel du 9 avril 2024, la BNS a acheté des devises de 2009 à 2021 contre le risque de déflation, puis en a vendu après la pandémie pour resserrer sa politique. La révision de la stratégie, en 2022, a surtout tenu compte de l'importance accrue de ces interventions, selon l'exposé d'avril 2026.

Ces opérations ont un coût comptable. Les achats de devises ont fortement gonflé le bilan de la BNS et rendu son résultat annuel volatil, relevait Martin Schlegel en 2024. Les neuf premiers mois de 2026 l'illustrent : sur un bénéfice de 44,2 milliards de la BNS, les gains de change atteignaient 29,8 milliards à fin septembre, contre 2,5 milliards à fin juin.

Quels repères historiques retenir ?

PériodeDécision ou faitSource
2008-2009Début des interventions à grande échelle, pendant la crise financière mondialeBNS, exposé du 9 avril 2024
2009-2021Achats de devises contre le risque de déflation, avec un taux proche de sa limite inférieureBNS, exposé du 9 avril 2024
6 septembre 2011 - 15 janvier 2015Cours plancher de 1,20 franc pour 1 euroBNS, exposé du 26 mars 2015
15 janvier 2015Abandon du cours plancher, taux négatif abaissé à -0,75 %BNS, exposé du 26 mars 2015
Juin 2022 - juin 2023Taux directeur relevé de 250 points de base, jusqu'à 1,75 %Allnews (AWP), 5 novembre 2026
2e semestre 2022 - fin 2023Ventes de devises pour 161 milliards de francsAllnews (AWP), 5 novembre 2026
2024 - juin 2025Taux directeur ramené de 1,75 % à 0 %BNS, exposé du 24 avril 2026
24 septembre 2026Taux à 0 %, disposition à intervenir non renforcéeAllnews (AWP), 22 octobre 2026

Selon Fritz Zurbrügg, le cours plancher a « notablement soutenu l'économie suisse » en corrigeant partiellement une surévaluation extrême du franc, avant que l'écart entre les grandes politiques monétaires n'empêche de le maintenir.

Exemple daté : le discours de Martin Schlegel du 5 novembre 2026

Le 5 novembre 2026, à Zurich, lors de la conférence « The SNB and its Watchers », Martin Schlegel a détaillé le rôle du franc dans la lutte contre l'inflation d'après la pandémie, selon Allnews, qui relaie l'agence AWP. Quand l'inflation a commencé à monter en 2021, la BNS a d'abord réduit ses achats de devises. L'appréciation du franc a alors ralenti l'inflation importée.

La BNS a ensuite relevé son taux directeur dès juin 2022, puis vendu des devises à partir du second semestre 2022. « Fin 2023, nous en avions vendu pour 161 milliards de francs, soit un montant représentant près de 20 % du PIB », a-t-il indiqué. Selon lui, l'appréciation du franc qui en a résulté a contribué à freiner encore l'inflation importée.

Le contexte s'est retourné depuis. Le 24 avril 2026, Martin Schlegel se disait davantage disposé à intervenir pour contrer « une appréciation rapide et excessive du franc », en raison du conflit au Moyen-Orient. Le 24 septembre 2026, la BNS n'a plus jugé nécessaire de renforcer cette disposition. Puis, le 22 octobre 2026, l'euro est repassé sous 0,92 franc, au plus haut du franc depuis début juillet. Les lectures divergent : la banque Valiant s'attend à de nouveaux afflux vers le franc, tandis que l'Union Bancaire Privée (UBP) juge possible, à moyen terme, un cours d'un peu moins de 0,90 franc. Ce sont des projections, pas des constats. Le face-à-face entre BCE, euro et franc suisse reste l'un des leviers à suivre.

Chiffres clés

  • Cours plancher de 2011 à 2015 : 1,20 franc pour 1 euro.
  • Devises vendues par la BNS du second semestre 2022 à fin 2023 : 161 milliards de francs, près de 20 % du produit intérieur brut (PIB).
  • Taux directeur : 1,75 % en juin 2023, 0 % depuis juin 2025.
  • Cours du 21 octobre 2026 : 0,9253 franc pour un euro, 0,8245 franc pour un dollar.
  • Inflation annuelle : 0,8 % en août 2026, 1,5 % en octobre 2026.
  • Excédent courant de la Suisse : 62 milliards de francs en 2025, en recul de 15 milliards sur un an.
  • Prix à la production et à l'importation : -0,2 % sur un an en septembre 2026.

Ce qu'on ne sait pas encore

  • La décision de la BNS du 10 décembre 2026 : les économistes de Raiffeisen jugent une hausse possible, l'expert Dirk Renkert ne voit pas la BNS « particulièrement pressée » de relever ses taux.
  • Si la BNS est intervenue sur le marché des changes depuis le 24 septembre 2026 : elle ne l'a pas communiqué.
  • L'effet chiffré de la hausse du franc d'octobre 2026 sur les entreprises exportatrices, qui n'est pas encore mesuré.

Les décisions récentes sont suivies dans notre rubrique BNS et taux. Cet article ne constitue pas un conseil en placement.

Sources